Abus sexuels – quelle réponse donner ?

Abus sexuels dans les églises évangéliques – quelles réponses donner ?

André Letzel

Sexologue D.E.A.
Conseiller conjugal et familial
Psychanalyste

Nous nous étions habitués aux scandales sexuels dans l’églises catholique. Ma pratique clinique me rappelle à chaque fois que aucun milieu n’est épargné. Chaque semaine mes patient(e)s me livres des récits d’abus, d’agressions et de viols. 

Nous nous disons : « ce qui se passe, c’est loin, ça n’existe pas chez nous ». Vraiment ?

Cela nous rassure de penser que tout ça est loin, mais la réalité est tout autre. Ce qui nous parvient sur la scène médiatique devrait nous interpeller. Cela devrait nous conduire à faire un état des lieux en toute honnêteté. Et en ce qui me concerne, j’observe, et j’entends des récits qui sont souvent inentendables. Serait-ce pour cela que l’on ne veut pas y prêter attention, les prendre au sérieux ? 

Une forme de déni face à ce qui ne devrait pas exister dans une église ? Car oui, la sexualité peut être belle, mais elle ne l’est pas toujours, et pour pas mal de personnes. Car cette sexualité est complexe, tout comme l‘homme qui la pratique. Alors pourquoi évoquer, ou faire miroiter, un idéal seulement, qui dans la réalité n’est pas simple à atteindre, sans rendre attentifs au fait que, pour être belle, elle doit être apprise.

Je constate que plusieurs aspects sont éclipsés dans l’enseignement de la sexualité dans nos églises. 

Je voudrais en approfondir quatre dans un objectif de prévention et pour permettre de mieux en comprendre les enjeux. Je suis conscient qu’il y en a plus que cela. 

  1. Education à la valeur du consentement
  2. Prise de conscience de la notion de victime 
  3. Facteurs favorisant la résilience après un traumatisme 
  4. Mettre fin à la culture du silence
  1. Le consentement 

« Une fille qui ne dit pas non est d’accord » me disent encore les garçons de 13-14 ans durant mes interventions en éducation sexuelle. Comme si la parole d’une fille ou d’une femme a moins de valeur que celle d’un garçon ou d’un homme. Serait-ce une excuse pour arriver à assouvir une pulsion, ou simplement des mythes qui ont la vie dure ?

L’être humain est un être de parole. C’est lui reconnaître son humanité et l’accepter dans sa différence que de d’entendre cette parole. Cela met la réflexion autour du consentement au niveau de celle du respect. Respecter la parole de l’Autre, c’est respecter la personne, même si je voudrais autre chose.

Dans le code pénal (français) le consentement ou le non-consentement est un des facteurs pour déterminer s’il y a abus sexuel. Outre son aspect juridique, il y a surtout un aspect psychique a prendre en compte. Dans le cadre de la sexualité, à quoi consent-on ? C’est à dire jusqu’où est-ce que je permets à quelqu’un d’aller ? 

Quand une de mes patientes me parle de sa nuit des noces, elle est en colère. Elle et son mari avaient attendu le mariage pour vivre leur intimité. Mais cette nuit là, elle n‘avait pas envie de ça. Elle lui a dit : Non. Il a insisté, encore et encore. Elle a fermé les yeux et a laissé faire en pleurant en silence. 

Dire « non » est le contraire du consentement. Ce dernier peut être donné à une occasion et peut très bien ne plus l’être la fois suivante. Mais pour consentir, ne faut-il pas déjà avoir conscience de ce à quoi on consent ? D’où le débat en 2017/2018, en France, autour de la question s’il faut fixer un âge minimum, en dessous duquel un consentement ne serait pas valable. Le législateur a jugé qu’il était difficile de donner un âge. Depuis, la pression médiatique, les témoignages sur les réseaux sociaux ont remis le débat sur la table. 

Dans un sens plus large, dans nos églises, ne faudrait-il pas aussi réviser notre rapport à l’autre ? L’amour du prochain n’inclut-il pas le respect, malgré les différences ? Bien que croyant au même Seigneur, chacun de nous est différent. Cette différence s’exprime aussi par l’absence d’envie et le non-désir. Donnons-nous le droit de l’exprimer à celui qui pense différemment de la norme ? Forcer quelqu’un, que cela soit au niveau spirituel, intellectuel ou encore sexuel, est un abus. Consentir c’est choisir. Le lui permettre, c’est lui reconnaître son humanité.

Il me semble que dans nos églises le consentement devrait être enseigné au même titre que la sexualité. On ne peut pas enseigner l’un sans l’autre. Apprendre à désirer sans posséder, sans abuser et sans « profiter » d’une quelconque impression de supériorité.

  1. Prise de conscience de la notion de victime et d’auteur

Toutes les victimes d’abus sexuels que j’ai pu accompagner (et j’en rencontre chaque semaine !) croulent sous un poids de culpabilité et de honte. Porter un corps sali par un autre est inimaginable. Une forme de dissociation peut s’opérer lors de l’abus. Ce que l’on appelle aussi une sidération psychique. Comme si la victime sort de son corps et devient spectatrice de ce qui lui arrive. 

Avec #balancetonporc et #metoo les langues se délient. Enfin ! Voici ce que m’a dit récemment une femme de 58 ans qui a été victime de viols dans son enfance : 

« J’ai été violée par mon oncle à 14 ans, il m’a manipulée et j’ai été sous son emprise pendant 10 ans. Durant cette période, j’ai subi 5 avortements faits par des amateurs bouchers. J’ai vécu une sidération psychique qui explique ma réaction face à l’agression, comme si le viol était consenti par moi. Je ne voulais pas, mais j’ai laissé faire et de là, découle tout le reste : culpabilisation, manipulation, enfermement, et une forme de dissociation entre mon corps et mon psychique. »

Mais comment définir une « victime » ? Le terme « victime » est un emprunt au latin classique «victima» qui signifie « bête offerte en sacrifice ». Victime désigne alors une créature vivante offerte en sacrifice et, par extension, toute personne qui souffre des agissements d’autrui.

Beaucoup de dictionnaires utilisent cette expression pour qualifier les personnes ayant subi un grave dommage corporel. L’assemblée nationale des Nations Unies définit les victimes comme : des personnes qui, individuellement ou collectivement, ont subi un préjudice, une atteinte à leur intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle, ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux… Michela Marzano va encore plus loin, en émettant l’hypothèse : qu’une victime est une personne réduite à un état d’impuissance radicale, un individu qui perd son statut d’humain et qui se trouve ainsi transformé en un simple objet, une chose dont on dispose librement. La victime serait ainsi celui (ou celle) : 

  • dont la volonté et le désir ne sont pas pris en compte ; 
  • dont le corps et ses « limites » sont bafoués ; 
  • qui perd la possibilité d’exprimer son point de vue, 
  • qui est empêché d’agir dans le monde et d’habiter son corps comme un espace propre ; 
  • dont le statut de sujet moral et social est remis en question. 

Dans le suivi des personnes victimes d’abus sexuels de toutes sortes, je constate cette impuissance dans laquelle l’auteur de l’abus a enfermé sa victime. Il s’agit, lors d’un accompagnement, de permettre à la personne victime de redevenir pleinement sujet. 

L’abus subi a anéanti sa volonté propre et son intégrité physique et psychique. Enfermée dans une position de victime: elle n’est plus reconnue comme un sujet de son désir et de son vouloir. La victime n’est plus qu’objet. Le non-consentement n’a pas été pris en compte. Elle n’avait pas d’autre choix que de subir. Le droit de consentir c’est, en principe, pouvoir empêcher que quelqu’un d’autre décide à notre place ou nous impose une décision nous concernant.

Reconnaître une victime comme telle est la première étape : la nécessité de nommer la faute. Cette reconnaissance est nécessaire pour se ré-approprier son « Moi », pour pouvoir  se libérer du poids de la fausse culpabilité. Vient ensuite la nécessaire réparation. Le fait de dénoncer de tels actes : un jugement de l’auteur au niveau pénal peut faire office de réparation et confirme à la victime que le coupable est un autre. 

Ce qui pose la question du silence qui peut parfois régner dans nos communautés. Quand les victimes sont majeures, on ne peut porter plainte à leur place. Mais on peut les accompagner dans une telle démarche, sans les forcer (ce qui reviendrait à leur retirer l’état de sujet qui a un désir propre).

Ce n’est qu’après cela que peut éventuellement intervenir un pardon. Un pardon accordé, librement choisi, qui peut agir quand le désir de vengeance a laissé la place à la possibilité de rétablir un lien entre la victime et son bourreau. 

Ce pardon surgit lorsque celui qui a subi un tort décide de sortir d’une logique circulaire qui pourrait le pousser à chercher une satisfaction dans l’exercice d’une violence semblable à celle qu’il a subie auparavant.

N’oublions pas que lorsque nous prenons connaissance d’un abus sexuel, il s’agit avant tout de mettre la victime en sécurité. C’est d’elle dont il faut s’occuper en premier lieu. Nous allons voir dans le prochain paragraphe quels sont les facteurs qui favorisent une résilience. 

  1. Les facteurs favorisants la résilience après un traumatisme 

De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de « résilience » ? 

Résilience

Avec ce concept, relativement récent, le corps scientifique désigne une aptitude, une capacité à (re)vivre, à rebondir, se reconstruire après un traumatisme. 

Que se passe-t-il lors d’un traumatisme, comme un viol ou une agression sexuelle, par exemple ?

A plusieurs reprises, lorsque les victimes parlent de leur abus, elles évoquent toutes un même phénomène : 

  • une dissociation entre les émotions et le corps, au moment de l’agression

Comment expliquer cela ?

Lors d’une agression sexuelle, le cerveau nous prépare à fuir en sécrétant de l’adrénaline et du cortisol. Le pouls et rythme cardiaque s’accélèrent. Les muscles se contractent. En cas d’impossibilité de s’enfuir, le cerveau est en « surchauffe », s’opère alors une forme de paralysie. L’excès d’hormones peut aller jusqu’à provoquer un arrêt cardiaque. Le cerveau ordonne alors la sécrétion de kétamine et de morphine. Elles vont « court-circuiter » le système. Une seconde phase commence alors : la dissociation. La personne perd la notion du temps, de l’espace et de la réalité. Cela explique pourquoi les victimes ont parfois du mal a donner les détails de leur agression. (Dr. Murielle Salmona)

Quels sont alors les facteurs de résilience qui vont permettre de reprendre un nouveau développement ?

  1. Parlons tout d’abord des facteurs de protection, acquis dans l’enfance :
  • une famille sécurisante
  • une bonne capacité à verbaliser
  • un sens de la relation
  • la construction d’une bonne estime de soi 
  • un choix professionnel ou intellectuel satisfaisant

Ce que l’on appelle, dans la théorie de l’attachement (J. Bowlby), un attachement sécure. Une personne qui a un attachement sécure est statistiquement moins concernée par des agressions sexuelles. Ce qui veut dire que ces facteurs se construisent dès la petite enfance. Nous sommes ici dans la prévention et l’éducation. 

  1. Facteurs de résilience

Une fois le traumatisme arrivé, quels sont les facteurs qui facilitent la résilience ? 

  • disposer d’un entourage proche compréhensif, non jugeant, empathique, c’est à dire: un soutien sans faille de ses proches (famille, amis, église, etc.)
  • Chercher du sens. Voici la suite du témoignage cité plus haut : « Grâce à la thérapie j’ai réussi à mettre des mots sur les situations et les états de cette période chaotique de ma vie. Mais surtout, j’ai pu comprendre que le viol et toutes ses conséquences sont des agressions, dont je ne suis pas responsable. Ce qui m’a permis de reconsidérer ma position de coupable en victime et c’est ainsi que j’ai pensé que la restauration que je cherchais devait d’abord passer par le corps en le réintégrant pleinement  et en se l’appropriant. »

Quand j’ai accompagné cette femme, elle avait 58 ans. C’est-à-dire qu’elle a eu besoin de 44 ans pour arriver à ce stade. Pour d’autres femmes (ou hommes) cela prend moins de temps.  

Quand parfois, dans l’église, nous entendons le récit d’un tel traumatisme, et que des questions sont posées, comme : « Tu étais habillée comment ? Pourquoi tu es sortie avec lui ? » etc. Cela renvoie la victime à sa culpabilité et ralentit, voire rend impossible, la résilience. 

Une autre jeune femme dit avoir été victime, à deux reprises, de viols en réunion, commis par des jeunes hommes qu’elle connaissait. Ayant grandi « dans l’église » elle portait en elle les valeurs attachées à la sexualité. Après le premier viol, rentrant à la maison, effondrée, hébétée, elle dit à sa mère ce qui vient de lui arriver. La mère la gifle. Aucun mot ne sera plus échangé à ce sujet. 

Imaginons. La victime attend un soutien et l’on répond par une violence supplémentaire. Malheureusement cela se passe encore souvent. Trop souvent ! 

Changeons nos regards ! Arrêtons les stigmatisations sous prétexte de morale chrétienne. Le seul mot d’ordre à ce moment doit être : Entourer, faire confiance et encourager à dénoncer, OUI, un crime doit être dénoncé. Par la victime, si elle est majeure, mais quand elle sera prête à le faire, cela doit être son choix. Une première étape sur le chemin si difficile de reprendre possession de son « moi », de devenir à nouveau une personne !

  1. Mettre fin à la culture du silence

La culture du silence qui règne encore dans beaucoup de nos églises est un facteur aggravant, empêchant la résilience ou la résolution du traumatisme. Ce n’est pas parce que l’auteur est aussi un « frère » en Christ qu’il faut le protéger. Prendre ses responsabilités fait partie du droit commun dans les pays européens. 

Une autre jeune femme me confiait avoir subi un viol commis par un responsable dans l‘église. Le viol, en France, est un crime passible de 15 ans de prison. Je lui ai suggéré de porter plainte contre son agresseur. Elle ne semble pas vouloir aller dans ce sens. Dénoncer son agresseur au sein de l’église semble ici difficile, voire impossible, même s’il s’agit d’un crime.

Dénoncer, non pas à la place de quelqu’un, mais dans le but de mettre des mot sur les choses, il y a des gestes et des actes qui n’ont pas de place dans l’église du Christ vivant. Encourager à porter plainte est une étape, souvent indispensable, pour que la victime puisse se reconnecter à soi-même. La justice (des Hommes) sert alors à rétablir l’innocence de la victime. 

Il s’agit de rendre justice, ce qui est une étape que l’on peut appeler « la réparation ». Ce qui remet les pendules à l’heure. Garder le silence quand on sait, est une façon de cautionner un crime. 

Cela ouvre d’autres pistes et questions. Quelle prise en charge de l’auteur ? Surtout quand il s’agit d’un jeune garçon, parfois mineur. Le passage à l’acte peut révéler des dysfonctionnements psychiques qui devraient être pris en charge par des professionnels, des psychiatres p.ex. La majorité des hommes, auteurs de violences sexuelles, ont un attachement insécure. Cela donne à réfléchir. Ne s’agit-il pas non plus d’empêcher une récidive ? Eviter d’autres victimes ?

Sources et outils :